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  • Guillaume Hallauer

Bourdonnement ou sifflement ?

Mis à jour : août 11


"Ça me prend la tête !" Voilà une expression que personne n'utilise de la même façon.

Patrick parle de son acouphène. Il lui entoure (lui prends) la tête, l'emprisonne, plus rien n'est possible. Le soir, quand il rentre, le silence fait exploser le bruit dans ses oreilles. Être à la maison n'a rien à voir avec le calme. Il passe la porte et c'est l'enfer ! Le sifflement est partout, Patrick n'a plus de repos depuis 8 ans.

Et ça le rend irritable, colérique. Il ne peut plus être entouré de personne, il s'enferme et exclut complètement celle qui partage sa vie. A tel point qu'il la met dehors.

Il n'y a plus que ÇA !

Rien d'autre ne peut prendre de place dans son quotidien.

Alors il s'enferme dans le travail. Il en a deux, deux entreprises, un maximum de responsabilités. Et quand le téléphone s'arrête de sonner, il va au fond de son jardin retrouver ses ruches.

Là, le monde est calme, rien ne peut l'atteindre. Le bourdonnement des abeilles, la vibration de leurs ailes, la solitude au cœur de la multitude.

Je suis sur mon fauteuil, absorbé par ce qu'il me raconte, et je prends conscience que durant tout le récit de ses difficultés, j'ai ressenti la gêne qu'il me décrivait et... qu'elle s'est apaisée quand il m'a décrit son travail avec la ruche. Dans son corps, je vois l'apaisement. Ses bras se sont posés sur les accoudoirs, il a décroisé les jambes, ses traits se sont lissés, il bourdonne calmement.

"A la semaine prochaine !"

Je lui ai donné une tache d'observation à réaliser : il doit observer quand, comment, où l’acouphène est présent... Et combien ? Combien c'est fort, handicapant en fonction du moment et l'endroit. Je donne aussi d'autres taches très personnalisées et parfois très contradictoires, par exemple pour Patrick : "quand le bruit est là, qu'il est insupportable, donnez lui une note d'inconfort de 0 à 10. Si la note est de 6, faites en sorte de faire monter l'inconfort à 8". Je n'expliquerai pas ici pourquoi je demande ce genre de choses parce que c'est en le vivant que l'on en comprends la portée. C'est un contrat entre le patient et moi : "vous voulez vous en débarrasser ? Je vous en donne les moyens, de séances en séances". Chaque séance amène des changements, parfois infimes. La semaine suivante, quelque chose à changé, je ne sais pas quoi avant, je ne suis pas devin. Je m'adapte et je propose de nouvelles options pour ré-orienter le chemin de chacun, en sécurité. Parfois, les gens arrivent avec leurs solutions, parfois nous tâtonnons pendant plusieurs séances. Parfois ce n'est pas le moment, nous mettons fins aux entretiens et nous revoyons plus tard.

Nous devenons ce que nous vivons. Changer est un effort, parfois douloureux : « Je sais ce que je perds, je ne sais pas ce que je gagne ». Dans mon cabinet, et dans tous les cabinets du monde, des gens viennent déposer leurs problèmes. Ils croient ne pas pouvoir tout dire, ils gardent ce qui leur parait interdit, ils s’accrochent à leurs vieilles croyances. Dans le quotidien de leurs difficultés, ils ont construit une sorte de confort boiteux.

En fait, tout se passe comme si vous aviez un vieux fauteuil décrépi : il était tellement confortable au début, il était juste fait pour vous !

Un jour, un ressort à lâché et vous avez fait avec : « C’est juste une bosse, ça ne me dérange pas vraiment, mon fauteuil est tellement confortable, je vais me pousser un peu ». Avec le temps, à force de bouger dans le fauteuil en évitant la bosse, vous ne le voyez plus. Vos mouvements sont un peu inconfortables, pour la contourner. D'une adaptation, cela devient une nouvelle façon d’être… un peu biscornue, des mouvements un peu difformes. Vous êtes, en permanence, mal installé dans le fauteuil et cela provoque des appuis nouveaux, pas naturels, sur certaines zones du fauteuil. Une usure anormale se fait par endroits, il y a de plus en plus de bosses et de creux. Il faut inventer, au fur et à mesure, de nouvelles adaptations pour éviter les nouveaux défauts. La position devient de plus en plus complexe et scabreuse.

Mais il semble que tout changer demanderait trop d’énergie, alors vous vous accrochez à votre première idée : « C’est mon fauteuil, il est juste fait pour moi ».

C’est ce qui se passait avec Patrick, il craignait de voir les choses changer, qu’elles soient révolutionnées.

Mais je m’accroche, et je fais différentes propositions, je pose des questions, parfois bizarre. De séances en séances, je cherche le fil.

Ce fil, c’est celui qui maintenait le ressort en place, celui qui, quand on tire dessus, repositionne progressivement le ressort, jusqu'à ne laisser qu’une légère trace. Alors, tout doucement, la position change, les trous et les creux se normalisent, un nouvel équilibre se fait, et sans s’en rendre compte, les choses vont mieux, la vie se remet en route.


J'ai cherché comment aider Patrick sur ce chemin. Quand on est enfant, pour apprendre le monde, les relations entre les gens, ce qu'il es bon ou pas de faire, on s'appuie sur les histoires que nous racontent nos parents, nos grands-parents et nos enseignants. C'est l'une des meilleures façon d'apprendre et de changer, apprendre de l'expérience des autres, de ces expériences qu'ils.elles nous racontent, en miroir. C'est la fonction du théâtre, du cinéma, de l'art en général. Les contes, anciens ou modernes, transportent la sagesse accumulée par ceux qui nous ont précédé. Nous écoutons et nous nous l'approprions.

Je décide de construire un conte pour Patrick, un conte thérapeutique. Que je lui donne en hypnose.

"Vous connaissez les ruches, vous en êtes un spécialiste, vous savez comment les abeilles construisent leur habitat, comment chacune, au sein de l'essaim, à son rôle et comment toutes ensemble forment un tout, un être vivant unique composé d'une multitude d'êtres vivants. Ce ne sont pas les abeilles qui ont une température corporelle, c'est l'essaim qui reste stable à 20° même au cœur de l'hiver. Comme un organisme unique. Ce ne sont pas les abeilles qui bourdonnent indépendamment, c'est l'essaim tout entier qui vrombit, qui vibre, à l'unisson.

Et chacune des parties de l'essaim œuvre à son niveau pour assurer les fonctions de l'ensemble. Chaque partie connaît, à son niveau, la fonction précise qu'elle doit accomplir sans se questionner sur les fonctions de l'autre. C'est ce qui construit, pièce par pièce, l'harmonie de l'organisme que constitue l'essaim.

Et il advient que la nature fasse effraction dans cet équilibre parfait, qu'un accident vienne endommager ou détruire une partie de la ruche. Atteindre durablement ou définitivement une partie de l'essaim. Et à chaque fois, chacune des petites parties de ce tout va, aveuglement, produire le travail qu'elle connaît, qu'elle maîtrise pour réparer et remodeler la partie détruite. Chaque partie s'affaire individuellement à réajuster et cicatriser pour reconstruire une partie nouvelle, plus solide et plus créative. Et au bout de l'effort de chacune, une nouvelle ruche, un nouvel essaim verra le jour. Celles qui n'ont pas participé au travail de réparation n'ont pas besoin de savoir qu'il y a eu une réparation. L'harmonie du travail de chacune fait que la cicatrice apparaîtra désormais comme partie intégrante, et peut être même améliorée, de la ruche.

Chacune de son coté, unique dans un ensemble cohérent."

Ainsi, en hypnose, le récit le fait baigner dans un vocabulaire qui lui est familier, et le sens de l'histoire a autant de poids que le fait de surligner, de la voix, les mots qui l'accompagnent vers le changement : L'acceptation de son acouphène comme quelque chose de permanent dans sa vie, dont il peut confier la gestion à une petite partie de son esprit. Et le reste vit sa vie et l'ignore. Il peut reprendre sa vie sociale.

Nous nous sommes vus 5 fois, il a appris l’auto-hypnose, retrouvé un lieu de son enfance et appris à s'en servir de refuge quand il en a besoin, en hypnose.

Lors de notre dernière entrevue, je lui demande : "Qu'est-ce qui a changé ?".

Il reste silencieux un long moment... :

" - Rien ! Je sais pas...

- Qu'allez-vous faire ce weekend ?

- Je vais à moto en Espagne avec des copains que je n'ai pas vu depuis longtemps. Et puis j'ai commencé à faire des travaux dans la maison.

- C'était prévu tout ça ?

- Non, pas vraiment, j'ai mis ça en route ces deux dernières semaines.

- Qu'est-ce qui a changé ?

- Oui, dit-il avec un sourire entendu, je vois ce vous voulez dire...

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2018 par Hallauer Guillaume

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